Peut-on encore se croire libre?

par Patrick Devolder

« L'homme est né libre et partout il est dans les fers » J.J.Rousseau, Du Contrat Social , I-1

Pouvons-nous encore nous croire libres, alors qu'apparaît la thématique d'une uniformisation des identités à l'échelle planétaire ? Rousseau avait bien vu le problème lié à notre identité, cependant il nous faut rectifier un détail : il n'y a que l'Homme qui naisse libre.

La recherche sociologique a montré, et continue de montrer combien nous sommes dépendants de ce que Bourdieu, par exemple, appelait « habitus ». Nous sommes façonnés par nos identités culturelles, sociales, temporelles ou géographiques. Nous jouons avec certains codes, que notre milieu nous a transmis, et qui marquent notre appartenance à tel ou tel groupe. Nous sommes soumis à une domination insidieuse exercée par tout ce qui fait notre identité en tant qu'individu et que nous pourrions appeler notre héritage.

A cet héritage s'ajoute la pression du groupe que nous ressentons au cours de notre existence quotidienne, et qui va soit contredire ces habitudes d'être héritées, soit les conforter.

Quiconque ose porter un regard [quelque peu authentique] honnete sur soi voit clairement que nos réactions, nos prises de position, [qui marquent nos identités,] sont intimement liées à la diffusion d'un certain modèle, celui de   l'individu-type. Il est évident que l'adoption d'une conception B radicalement opposée à une conception A est une réaction à cette dernière, et non un effet de pure liberté, qui n'entretiendrait aucun lien avec la conception A.

Il convient a present de rappeler   la différence entre deux acceptions du terme « identité ». En effet, nous pouvons, premièrement, distinguer une identité de soi-même à soi-même, c'est-à-dire l'identité de l'individu, pure, le «  ego » cartésien, et deuxièmement, l'identité à autre chose. Cette dernière entraine l'adhésion à un groupe, qui possède ses propres codes distinctifs. L'identité à autre chose, c'est se reconnaître dans un modèle. Mais lorsque nous parlons d'identité à soi-même, nous parlons d'autonomie, de sujet libre des pressions exercées par tel groupe ou modèle. La liberté, par rapport à la question qui retient notre attention ici, semble, au premier coup d'oeil, se définir comme l'autonomie : nul autre que moi ne décide de ce que je suis. Mon « je » est absolument souverain.

Cependant, nous devons prendre conscience de ce que nous pourrions appeler « l'impureté » de nos « je », car c'est exactement ce « je » qui se trouve défini par ces héritages, conscients ou non, évoqués quelques lignes plus haut. Malgré deux acceptions différentes, nous nous trouvons donc pourtant face à l'hétéronomie, à un manque de liberté pure, dans ces deux situations, par rapport à l'angle de vue qui nous occupe. Descartes est proche de ce raisonnement, lorsqu'il se propose de revenir sur tous les préjugés dont il est le porteur inconscient, dans son Discours de la méthode . Par contre, ce dernier ne traite alors que des présupposés scientifiques, et d'une certaine façon, pour nous, ici, son « je » n'est toujours pas pur, pour la bonne raison qu'un « je » pur n'existe pas. Dès que nous naissons, nous subissons l'influence du contingent, des circonstances (je ne trouverai pas de meilleure façon de le dire que celle que j'ai déjà emprunté à Jean-Jacques). Il nous faut faire le deuil d'une liberté que nous ne pouvons qu'imaginer pure.

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    Si notre identité est hétéronome, l'est-elle par rapport à une seule loi, celle d'un unique ordre mondial ? C'est un élément trivial que d'évoquer le fait qu'à New York, Dublin, Paris, Moscou ou Tokyo, nous puissions trouver les mêmes produits. Nous portons les mêmes pantalons, et fréquentons les mêmes fast-foods. En France comme en Chine nous trouverons l'enseigne de grande distribution « Carrefour ». Il est également trivial d'indiquer la restriction à apporter à cet état de fait : la différence entre ce que l'on appelle le « nord » économique et le « sud » économique, les pays de la Triade (Amérique du Nord, Europe de l'Ouest, Japon), et encore plus généralement les zones riches ( proportionnellement aux autres régions, c'est-à-dire notamment les capitales et les grandes villes) et les zones pauvres. Néanmoins il s'agit d'éléments essentiels pour notre réflexion présente : c'est le phénomène que l'on appelle mondialisation ou globalisation. Hollywood produit des films qui voyageront d'un bout à l'autre de la planète. La Coupe de Monde de football, qui bat son plein alors que je tape ces lignes, en est probablement le meilleur exemple. Plus de la moitié des quelques six milliards d'êtres humains en verra la finale. A l'heure actuelle, c'est tellement vrai que la FIFA compte plus de pays membres que l'ONU ! L'espèce humaine voit ses diversités s'homogénéiser. Cette force du groupe, qui arrive jusqu'à nous par le biais des media, nous pousse à nous identifier à des codes qui ne sont plus limités au village ou à la région, mais qui sont des repères internationaux. Nous ne pouvons nier qu'un ordre mondial économique s'est installé, plus ou moins régulé par des organismes comme l'Organisation Mondiale du Commerce, et qui influe sur nos identités en nous faisant réagir par rapport au modèle qu'il propose planétairement.

   

    Prenons toutefois garde de ne pas confondre ordre mondial et état mondial. La polémologie vous le dira, c'est l'altérité qui fait l'unité d'un groupe social. Les communautés, les nations, se définissent par leurs buts communs, c'est-à-dire par leurs ennemis communs. Nous nous allions entre nous contre l'autre. Les penseurs de l'état de nature, comme Hobbes, Locke, Rousseau, et bien d'autres encore, ont montré que l'homme ne se regroupait en société que pour se protéger d'autrui. Or nous n'avons pas encore vu apparaître d'ennemi commun au genre humain (si ce n'est parfois le genre humain lui-même, je pense ici au régime nazi), qui unirait tous les peuples sous une même bannière. Cet ennemi devra être un autre à la Terre, un extra-terrestre, car nous voyons bien que seul face à lui-même, l'homme ne cherche pas l'alliance avec ses semblables. Même après l'expérience du nazisme, force nous est de constater que l'ONU n'est pas une réussite, même si ce n'est pas le fiasco d'une Société Des Nations. L'ennemi commun qui forcera la Terre à s'unir ne pourra pas être intra-terrestre, ou s'il l'est, nous pouvons parier que nous ne reconnaîtrons pas en lui un être humain.

    D'autre part, une unification politique par une voie interne ne semble pas être à l'ordre du jour. Le cas de l'Europe doit nous retenir quelques instants. La tentative de Constitution Européenne de 2005 s'est vue rejetée, notamment par le peuple français. Il faut y lire une suite du caractère de la France donneuse de leçons, de la France de la Révolution qui a prétendu apporter aux peuples les principes universels de liberté et d'égalité, à la point des baïonnettes... C'est ce que l'on pourrait appeler une confusion entre le national et l'universel : la France s'est nourrie de ces idées, de la France fille aînée de l'Eglise au projet de De Gaulle de rendre à la France sa « véritable » place en tant que grande puissance, en passant par la mythe de la révolution de 1789. C'est ainsi que Jorge Luis Borges a pu écrire : « Le Français est l'homme qui identifie le destin de l'univers à celui de la sous-préfecture. Le Français ne conçoit pas que l'occupation de Ménilmontand par une compagnie de sapeurs du Mecklembourg ne soit une catastrophe cosmique ». La France, dans cette optique, était appelée à devenir l'Europe, puis le monde humain tout entier. Si ces idées ont quand même évolué (nul ne peut, aujourd'hui, être assez aveugle pour considérer la France comme « la » puissance mondiale, ou même comme la nation sur laquelle tous les autres devraient s'aligner sans conditions), on en retrouve encore des traces aujourd'hui. La France, ayant une très forte tradition centralisatrice, s'accommode mal avec l'idée du fédéralisme, qui est une idée-clé pour la construction d'une Europe politique. C'est là un exemple des particularismes régionaux qui demandent du temps pour être surmontés, et qui s'opposent, aujourd'hui et pour quelques temps encore à une union politique véritable en Europe, entre ces nations, différentes et toutes porteuses de longues histoires et de fortes traditions spécifiques.

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    Si l'acte de naissance de l'état mondial n'est pas encore préparé, cela n'empêche en aucun cas l'existence, que nous expérimentons tous les jours, d'un ordre mondial, qui structure nos identités et qui exporte et promeut certains modèles au détriment   de certains autres. Notre libre identité se voit ainsi compromise par l'ordre économique du monde.

    Cependant, il existe bel et bien des facteurs politiques, qui certes entretiennent des liens avec les facteurs économiques de globalisation des identités, méritant d'être mentionnés. Après le 11 septembre, les guerres en Afghanistan et en Irak, l'idée de croisade développée par certains groupes musulmans intégristes, nous pouvons aisément prendre conscience des fossés existant entre divers groupes humains. L'affaire des caricatures de Mahomet en est un autre exemple. Il existe par exemple sur la planète des personnes pour qui la liberté de pensée n'est pas une valeur de premier rang. Que l'on pense également au cas de la Russie actuelle, de la « libération » de la Tchétchènie et de la lutte contre les indépendantistes Tchétchènes, dont les épisodes les plus retentissants sont parvenus jusqu'à nous, comme la prise d'otage au théâtre de Moscou, ou de l'école de Beslan. Les droits de l'homme ne sont pas reconnus par tous, et la valeur de la vie humaine n'est pas la même partout, y compris dans le « camp des démocraties ». Les dirigeants de la Corée du Nord se répandent toujours en injures et en menaces de destruction à l'égard des USA. Malgré toute la puissance des media, une uniformisation totale, réelle, de la planète n'est en réalité qu'une menace illusoire. Par contre, la scission de la planète entre quelques identités, quelques pôles dominants est une menace réelle.

    Nous pouvons, par exemple, nous apercevoir ici de la structuration de deux modèles, de deux grandes identités, qui découlent de l'ordre mondial existant : membre d'un pays riche ou d'un pays pauvre, nordiste ou sudiste économique (et cette fois les sudistes sont les esclaves et les nordistes les esclavagistes, au moins indirects). L'Asie est en train de devenir l'usine du monde ; un Marx, aujourd'hui, expliquerait peut-être que la lutte des classes est internationale au sens où les classes se regroupent en nations. Les producteurs exploités d'un côté, et les bourgeois se réservant les métiers de service, à plus forte valeur ajoutée, de l'autre. Nous ne vivons pas une uniformisation de la planète, mais bel et bien un clivage entre deux identités dominantes : riche ou pauvre, avec au sein des groupes riches, des groupes moins riches qui se rattachent au grand groupe des pauvres (la situation américaine en est un très bon exemple : certains Etats du Sud abritent des populations au niveau de vie semblable à celui de populations du Tiers-Monde). Bien sûr, il ne s'agit ici que d'une des facettes, mais même sous des angles de vue différents, nous pourrions arriver à une scission à peu près similaire (que l'on pense par exemple à l'optique : Occident chrétien /monde musulman).

   

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    C'est donc un fait que les facteurs d'homogénéisation des masses sont tout à fait puissants, et que nous ne sommes pas absolument libres : notre identité est fonction du monde qui nous entoure, qui est de plus en plus vaste. Un ordre mondial économique existe, dominé par les USA. Néanmoins, il ne nous faut pas aller trop vite en besogne. L'Euro est une tentative de contrepoids au Dollar, pour éviter que l'économie mondiale ne repose sur une seule et unique monnaie nationale. Les choses ne sont pas absolument figées et les problèmes de gestion de ce système alertent de nombreuses personnes quant à la nécessité de le transformer.

    De plus, les analyses économiques montrent que certains pays sont sur le point de se ménager une place au soleil. Je pense bien évidemment aux pays d'Asie du Sud. L'affaire en cours dans le secteur sidérurgique entre l'européen Arcelor et Mittal Steel, dirigée par une homme d'affaires indien, peut sembler être une figure symbolique de la montée en puissance prochaine de certains pays à l'économie émergeante. Nous vivons dans des sociétés d'après le communisme, c'est-à-dire d'après la fin de l'histoire, il est aujourd'hui couramment thématisé que nous sommes les témoins d'une accélération de l'histoire. Ces pays émergeants, ainsi que d'autres, vivent en quelques décennies des transformations économiques qui ont pris plusieurs siècles en Occident. Les courants, les idées et les informations (pour ne pas parler des modes) passent de plus en plus vite. Notre génération est celle d'Internet, du lointain à portée de main dans la minute, du déplacement du flux d'argent instantané et planétaire.

    Or cet Internet est comme un bâton, il a deux bouts : d'une part il est le dernier développement de la globalisation et de l'accélération temporelle que nous vivons, comme le symbole de la nouvelle échelle des technologies. Tendez l'oreille et vous entendrez parler des moyens modernes de surveillance. La vision du futur dépeinte par George Orwell dans son roman 1984 va-t-elle finalement devenir réalité avec juste quelques petites décennies de retard ? Les armées les mieux équipées du monde sont capables, à l'heure actuelle, de surveiller un individu dans ses moindres faits et gestes. Les drones, ces avions sans pilote, sont sans cesse améliorés et seraient capables de surveiller une personne qui se trouverait dans un abri souterrain, dans une cave, sous du béton. Les « oreilles dans le ciel » peuvent nous écouter, si nous prononçons certains mots-clés répertoriés.  

    D'autre part, il est l'outil qui peut nous apporter le salut. En tant que gigantesque base de données, et que formidable potentialité d'échange, Internet peut permettre de cultiver les différences. L'expression de tous les groupes (essentiellement tout de même des membres du groupe « riche ») y est possible et s'offre alors à un échange de grande ampleur. A chacun selon ses goûts et ses couleurs. Certains efforts sont tout à fait bénéfiques pour nos libertés et nos identités, par exemple (au hasard) la participation à des magazines indépendants en ligne, puisqu'il s'agit de « communication », c'est-à-dire de mise en commun, qui permet le contact avec ce qui est autre. Bien sûr, cette nuance est tout à fait primordiale, il s'agit de se mettre en relation avec la diversité du monde, et non pas de ne rechercher le contact que de ce que l'on connaît déjà. La possibilité ouverte ici est celle de la diversité qui, si elle n'est pas défendue, court le risque de se faire supplanter par le rattachement identitaire aux groupes dominants, ou en tous cas aux grands ensembles, de plus en plus cloisonnés les uns par rapport aux autres.

    La question qui nous occupe ne peut aller sans une évocation du thème du multiculturalisme. Entre Melting Pot, Salad Bowl et modèle assimilationniste, le problème est loin d'être réglé. L'ouverture des horizons modernes crée une mobilité humaine toujours croissante, et des sociétés de plus en plus mélangées. Il est juste de défendre son identité nationale, certes, mais cela doit-il passer par une intégration totale, un alignement total des nouveaux arrivants sur les autochtones ? Car la question de la liberté face à l'identité révèle également ces interrogations : est-il bon de prôner, comme le fait la doctrine républicaine française, une assimilation absolue ? Car il s'agit alors d'un ordre imposé, qui s'accommode guère des diversités et de la richesse qu'apportent la fréquentation de ce qui est autre. Cependant, la masse des travaux actuellement en cours sur ce sujet est de fort bon augure : les dangers uniformisateurs dérivant de l'ordre économique mondial actuel sont surveillés et l'on tente de les combattre. La diversité et la liberté de se construire comme individu indépendant et doué de raison sont au centre des préoccupations (de certains).

    Certes notre identité nous est en grande partie hétéronome, mais un espace d'autonomie nous est ménagé par la caractéristique humaine que représente la faculté de choix, qui est peut-être plus que jamais mise à contribution. En effet, il n'y a peut-être jamais eu si pleine mer, pour reprendre des termes nietzchéens, une si grande facilité d'ouverture et de prise de conscience, une si grande potentialité de dépasser dialectiquement les aspects hétéronomes de nos identités pour affirmer tous ensemble nos différents « je ». « Peut-être » car l'ouverture que peut représenter Internet peut tout aussi bien se transformer en enfermement, en un jeu de réseaux séparés. Il n'y a de pleine mer que pour ceux qui sont prêts à naviguer.

  'Avertissement'

P.S. : cette contribution n'entend évidemment pas être une réflexion poussée sur le thème abordé, et omet de très nombreux éléments tout à fait significatifs. Entre autres l'évocation des progrès des connaissances en matière de génétique : clones et manipulation du code génétique sont dans l'horizon des possibles. Nos petit-enfants seront-ils formés sur dossiers, au choix des parents ? Ces éléments sont indissociables d'une réflexion à mener, aujourd'hui, sur ces liens entre liberté et identité : serons-nous libres si un agencement humain de nos potentialités chromosomiques vient remplacer ce que nous appelions le hasard de la nature ? Or ce thème mérite une discussion propre.   Cette contribution espère cependant éveiller l'intérêt de ses lecteurs à un chantier contemporain de la pensée, que nous avons en outre tous à excaver pour le bien de nos identités personnelles, de notre « je » face à tous les « on » et à tous les « je ». Nous sommes tous les acteurs de cette problématique et ce tableau peut changer à une vitesse fulgurante. N'oublions pas que, comme l'expliquait Heidegger, « penser est le plus haut agir ».