Confusion en Noyade
par Jaël Largillière
C’était ça. Tout était une grande organisation pour Caroline. Elle se le répétait à mesure que ses pas raclaient le métal froid de l’échelle sociale à laquelle elle appartenait, en guise de chant révolutionnaire, à son état léthargique mais pensif. « C’est vrai, se disait elle, aller au travail en sautant, suante, dans un train dont l’horaire de passage était fixé d’année en année, laver sa sueur séchée avec des produits chimiques aux senteurs de voyages exotiques pour oublier sa journée, puis la télé et se dire qu’elle cocoone et que c’est bien après une journée de travail. » Si elle était un homme elle aurait peut être même pensé à acheter de la bière quand elle était allée acheter le programme télé. Enfin il était aussi temps de manger un bon plat cuisiné sur du bois immobile à quatre pieds, qu’elle nettoierait demain soir, elle était trop fatiguée.
Si elle était plus aisée financièrement parlant, elle s’offrirait peut être le luxe de porter divers manteaux de fourrure, ou si elle mangeait bio et aimait jardiner au balcon, elle militerait contre les animaux en manteaux tout en mangeant des hamburgers chics des restaurants du faubourg st honoré. Enfin bref elle se sentait un peu conditionnée. Puis l’autre facteur qui lui venait à l’esprit était que nous vivions tous dans une société dans laquelle on se sentait vus même regardés et que nous regardions à notre tour dans les reflets des vitres du métro. Partant de ce constat Caroline pensa gravement qu’une notion de conformité était donc dans une large mesure exposée et critiquée, « en bien ou en mal d’ailleurs ». Parfois cela peut avoir du bon de reconstruire la tour Eiffel en allumettes à échelle doublement humaine (et ne pas basculer du tabouret). Mais ceci, qu’est ce sinon de la célébrité Guinness Book of Records ; donc de moyenne classe.
Pour que tout le monde la remarque, « il fallait quelque chose d’incroyable », enfin pour qu’elle ait sa photo dans un magazine arraché par des mains femelles ennuyées. Tout dépendait le type de couche sociale qu’elle voulait atteindre, mais elle n’était pas « socio-je-ne-sais-trop-quoi » elle voulait juste de l’attention. Pas question donc de déposer ses excréments dans une boîte en fer et de les exposer, ou de couper ses entre – doigts de pieds en vidéo. Elle pensait à la petite dinde blonde qui l’irritait, celle qui était si féministe qu’elle osa décrocher son téléphone au milieu du coït enregistré sur vidéo. Non cela c’était à décrier pour Caroline car c’est de la « conformité paillettes ».
Un instant elle repensa à sa vie sentimentale, RIEN. Donc elle pensa à ce qu’elle considérait de cette notion dans le passé : Pas plus brillant cet ex mari.
« Où est ce gâteau que tu fais d’habitude si bien ?! Il m’en faut un pour mon rassemblement mensuel des golfeurs castors ! » Les golfeurs castors étaient des « GOLFEURS DE L’IMPOSSIBLE » aimant pratiquer leur violon d’Ingres sur des toits d’usines désaffectées, en forêt après la tempête de 99 ou encore entre les immeubles haussmanniens du seizième à la lumière de la lune.
Enfin plus de réprimandes, Caroline avait été évincée pour une suisse aimant le jeu verbal et les créateurs italiens. Cela l’avait brisée émotionnellement et elle s’était peut être même demandée si le fait qu’elle soit française l’ait confondue dans un tapis aux couleurs et sombres et fades ces jours passés.. Tout le déprimait ici et il avait commencé même à trouver le reblochon sans goût prononcé. « Chérie, Pourrais tu essayer ta tartiflette avec du cheddar canadien ? » Puis elle avait vieilli durant ces quelques années, elle n’avait pas eu d’enfants car elle ne se sentait pas de les élever seule. Elle savait que son mari était volage et qu’une jolie paire de gambettes compterait plus qu’un nourrisson pleurant d’être coincé dans un youpala enflammé. Durant ces années, plutôt que de se vouer à un culte de son corps regretté, elle s’était donc dédiée à plusieurs activités qu’elle aimait comme le tricot ou la peinture sur soie. Elle n’avait d’ailleurs jamais terminé ce foulard qu’elle avait commencé pour sa maman mourante, elle l’avait emporté pour l’éternité, uniquement dans des tons bleutés mal séchés. Elle est morte un mois après que Caroline ait divorcée de son mari.
Caroline s’était sentie devenir femme d’un coup, son mari l’ayant épousée à 20 ans, juste quand elle quittait sa maman qui ne possédait qu’elle, déjà trop vieille en qualité de femme seule et donc définitivement irregardable en potentielle amante. Elle mourrait dans l’espoir de laisser sa chère progéniture dans des mains différentes, Caroline ne lui avait jamais rien dit à propos de son mariage en pointillés. Sa mère devait être enterrée dans le ciel, loin des terres de regrets que l’on allait fleurir chaque mois. « Maman est dans chaque rayon de soleil, il me faut danser son esprit maintenant. »
Trois mois après sa mort, et c’est là que se situe ce récit, elle avait commencé à revenir sur ce changement qui s’était opérée en elle sans arrivée des périodes saignantes et douloureuses, elle le pensait, se sentait libre mais encore aliénée à tout ce passé qui se prolonge en futur parce qu’il fallait entretenir ce corps aussi capricieux qu’un nouveau né. On ne pouvait pas mettre son estomac en pause pour s’acheter un ensemble de lingerie de luxe. Tragédie… Mais aujourd’hui la vie devait la surprendre, ce n’était pas elle qui devrait l’étriquer dans un calendrier ou un registre de comptes, au diable tout cela ; elle allait réécrire sa vie, la vie comme si elle s’était trouvée assise sur le mont Everest et qu’un océan d’échelle galactique l’encerclait et qu’il avait fallut tout reconstruire. Elle était son propre mont, les autres l’océan qui la reflétait, enfin ce devait être ainsi. A chaque coin de rue, elle allait commettre l’irréparable crime contre la morosité. « Oh la la ! Création ! Action ! Passion ! Sexe ! Exaltation ! ça va swinguer mesdames et messieurs ! »
De quoi laisser les yeux de Caroline brillants.
Dans une rue justement non loin du Faubourg Saint Honoré, une petite femme marchait d’un pas cadencé sur un rythme de cha cha argentin, elle portait une robe blanche légère et fluidifiée par l’action du vent sifflant de sa présence comme les regards embués de huit heures du matin qui la croisaient. La chère héroïne anciennement bafouée de cette histoire comme mille autres ,avait même mit une perruque blonde. Et surprise identitaire ultime, elle avait évidemment pensé à la mouche légendaire. A partir d’aujourd’hui Caroline assumait ses envies même si son petit ventre et ses cuisses taillées dans un baobab lui donnaient un air de Suzie quinquagénaire et défraîchie. Elle saluait toute personne qui se trouvait dans un rayon de vingt mètres avait vigueur et avait même chanté au chauffeur de bus « I wanna be loved by you » , qui finit tout de même par lui demander son prénom. « Appelez moi Rosée Matinale » avait elle répondu… Combat contre l’anonymat des transports en commun ACHEVE !
Il est midi.
Elle entre dans un restaurant chinois.
Celui où un jour de travail comme ceux que vous vivez peut être aussi, (elle était secrétaire médicale) elle renversa son assiette sortant du micro ondes puissamment techno brûlant sur les sandales hurlantes d’une dame élégante et « ridiculeusement » aérée dans ses mouvements. Embarrassée comme l’était Caroline, elle ne réussit qu’à balbutier un léger bibabobu avant de prendre la porte et de la laisser sur le trottoir avant d’évidemment perdre l’équilibre quelques mètres plus loin… « Vergogna »!
Donc ce jour là quand elle rentra dans le restaurant, une version chinoise funky de « ne me quitte pas » faisait bouger les têtes endolories et les estomacs pleins. Le moment de danser avec le serveur était définitivement venu… « Et cela tout le monde allait s’en rappeler…. » C’était frais, décalé et rigolo comme la mouche mal placée au dessus de la lèvre de Caroline.
Après s’être accordée le grand privilège d’être le centre d’attention et des rires étonnés, Caroline pensait qu’il était temps de se retirer, puis d’en profiter pour se recoiffer. Sa perruque lui irritait le scalp comme un bout de cellophane posé sur le crâne d’un clubber sous ecstasy.
Là, dans le miroir, quelque chose accrocha son regard et elle le passa lourdement gonflé de fierté sur sa mouche et ses yeux bridés par son auto satisfaction. C’était bon. Elle confectionnait sa vie aujourd’hui, elle était aussi libre de s’étonner des sursauts qui font que la vie est vie avec grand délice.
TOC TOC TOOOC dit la porte.
« Entreeeeeeez !? » dit Caroline.
Dans l’entrée des toilettes du restaurant chinois, un très gros homme, d’ailleurs plutôt obèse que charnu ou trapu, était vêtu comme un bébé…Mais pas n’importe lequel… Un bébé fifties rock’n’roll. Symboliquement c’était un orgasme d’accomplissement à la vue du sourire ébahi de Caroline. « déjàààààà » pensait elle…
« Bonjour, euh ?
- Caroline.
- Bonjour Caroline, je me présente je m’appelle Georges et je représente l’agence « Fun in the workplace », et je suis toujours à la recherche de nouvelles recrues ; et il se trouve que j’ ai assisté à votre danse. Oh je n’étais pas déguisé ainsi, j’étais juste sur le côté habillé d’un costume noir, parce que je suis dans le coin pour affaires.
- Ah.
Bref, de quelle agence êtes vous ? C’était un numéro plutôt original… Vous avez une carte de visite ? Je suis sûre que nous pourrions trouver un compromis financier pour que vous nous rejoigniez.
Avalanche de pensées rouges et frénétiques pour Caroline. Sourire niais et regard mit en attente pour Georges. L’œil de Caroline se promenait furieusement sur le visage lunaire du gros homme.
Elle rêva à ce moment que le plafond se scindait en deux, laissant apparaître une aiguille de couture plus grosse qu’un bras bodybuildé afin de faire éclater ce grossier gros importun, que tout cet air dont il était gonflé s’échappe et retourne dans la boîte de Pandore. Depuis la salle du restaurant, elle s’imaginait entendre sur un rythme de mécanique horlogère suisse une progression d’intenses « Aïe »… A mesure que Caroline réalisa que la folie ne pouvait être invoquée dans un monde dans lequel les gens s’en parent doucement chaque jour pour accomplir, courir, se regrouper, survivre, gagner son pain, sa larme de vin etc… Et que la survie lavait dans la sueur toute forme d’absurdité et de difficulté, et encore une fois Caroline comprenait que trop bien son comportement Et s’il fallait que parfois l’absurdité soit monotone, peut être payait elle le corps, l’esprit lui ne subissait aucunes règles. Il divaguait, il dansait, pouvait se mettre à nu au milieu des églises, jurant contre toutes formes d’exploitations spirituelles. Caroline se sentait comme un spectre riche aujourd’hui.
Et elle resta là. Le gros homme partit, courroucé.
« La mer n’est pas dangereuse si vous dormez dessous, pas dessus, c’est le meilleur endroit pour garder des perles. » Anaïs NIN citant Marguerite Young.
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