Quel avenir pour la démocratie européenne?

Par Jerome Pichon

 

« Nul ne réforme une société s’il n'a que des sacrifices à lui demander et aucun avenir à lui proposer » J.P Fitoussi

La démocratie, ce fameux « pire des régimes à l’exception de tous les autres », aurait-elle du plomb dans l’aile ? C’est ce qu’avance le rédacteur en chef de Newsweek, Faarid Zakaria, dans son dernier ouvrage intitulé le Futur de la démocratie.
Selon son auteur, l’évolution conjointe de la démocratie et du libéralisme au début du siècle passé fut celle de la dérégulation. Jusqu’à ce que le libéralisme, revenu des krachs et des scandales financiers (rappelons-nous l’affaire Enron), n’entame sa mue vers une forme plus maîtrisée.

Tel n’est pas le sort de la démocratie aux Etats-Unis et en Europe occidentale. Elle subsiste en valeur-refuge de notre civilisation, en horizon indépassable (cf. le suffrage universel). Au prix, d’après Zakaria, d’une gestion gouvernementale tributaire de l’aléas électoral et donc inefficace. Les conséquences sont connues : désaffection profonde des peuples à l’égard des institutions démocratiques et du pouvoir politique, taux d’abstention record dans les scrutins électoraux…
Jugées plus efficaces, les institutions non élues (oserait-on « non démocratiques » ?) en sortiraient grandies. Voyez la Cour suprême des Etats-Unis, la réserve fédérale, populaires aux yeux de l’opinion pour leur nature « indépendante » et leur efficacité en matière économique…

L’Europe ne faillit pas à la règle. Afin de s’engager dans la voie du libre-échange, de la stabilité monétaire et de la prospérité économique, l’UE s’est dotée d’une institution non élue (oserait-on « non démocratique » ?), la Commission. Son éloignement (Bruxelles), la complexité du travail des fonctionnaires attirent sur elle nombre de griefs de la part des eurosceptiques en particulier et des européens en général. Qu’importe, puisque le suffrage populaire n’est aucunement la condition de sa réussite, ni même de son fonctionnement.

Il y aurait donc un plus grand bénéfice à tirer d’une démocratie plus maîtrisée, voire circonscrite. Le prix à payer, en somme, pour entrevoir l’avenir plus sereinement. En cela, le travail de la Commission serait une réussite.

Le constat s’avère pourtant différent : les performances économiques de l’Union (à l’exception notable de l’Irlande), si « louées » par la classe dirigeante européenne, n’indiquent en rien un prochain eldorado : la précarité, le déclin de la puissance industrielle européenne, l’inflation et le gel des salaires en témoignent amèrement.
Ce mal-être économique du peuple européen et l’impuissance de l’UE à y faire face depuis plus de trente ans - en dépit de discours lénifiants sur les vertus du marché commun – suffisent à expliquer l’échec du référendum sur la Constitution européenne.
L’incompréhension règne pourtant parmi les parlementaires et les fonctionnaires européens : on s’étonne et on s’agace de constater que les citoyens européens « rejettent » les « inévitables » évolutions de notre société. On pense qu’il faut, encore et toujours, mieux expliquer le fonctionnement ardu des institutions communautaires. L’effort de communication de la Commission et du Parlement est pourtant conséquent. Et le débat sur l’Europe n’a jamais été aussi passionnant et fertile que lors du référendum de 2005. Jamais depuis Maastricht, les pro-européens n’ont eu autant l’occasion de défendre leur point de vue dans tous les médias. Pourtant l’Europe est en panne, et le fameux « déficit démocratique » persiste. L’incapacité des élites à admettre l’échec relatif du marché commun à améliorer la vie quotidienne des européens en est une preuve.

Nous le voyons, la réponse au mal de l’Union Européenne ne se situe pas, comme l’entend Zakaria, sur le caractère démocratique ou indépendant des institutions, plutôt bien équilibrées par ailleurs. Elle doit se trouver aussi dans la capacité de tous ses dirigeants, à prendre acte de la fin du consensus sur lequel s’appuyait jusqu’alors la construction européenne. A donner, enfin, une ligne directrice à nos démocraties, là où le Traité constitutionnel a échoué. Et à mobiliser le peuple européen autour d’un projet fédérateur, assurant le progrès humain, social et économique, ce dont notre « vieille Europe » (et le monde occidental par extension) manque cruellement. Cette question est éminemment politique. Elle ne sera jamais de trop.

 

A lire : Fareed Zakaria, The Future of Freedom. Illiberal Democracy at Home and Abroad, W. W. Norton & Co, New York, 2003

J.P Fitoussi, La Démocratie et le Marché, Grasset, Paris, 2004