Le Désarroi

Une nouvelle par Hugues de la Jarrie

Illustration par CB

Part 2 :

Son train était arrivé aux alentours de quatre heures. Voulant profiter du beau temps et se récompenser de son travail, il déposa sa valise à la consigne et alla à l’encontre d’un ciel bleu, pur, frais et vivifiant qui annonçait les beaux jours à venir. Enjambant la rue Lafayette, il se dirigea vers l’Opéra pour rejoindre le boulevard Haussmann…

Il avait décidé d’aller flâner dans les rues de Paris comme meilleure manière de beat the blues de l’anticlimax dont il était victime. Les gens incolores circulant autour de lui sur le trottoir servirent de vortex pour sa pensé, et il se mit à faire le post-mortem des évènements de sa matinée. Il se trouva, hélas dans le dérèglement, connu et commun de tout le monde, qui survient après l’avènement d’un moment attendu : entretien, examen ou date butoir…ce trou noir qui aspire non-seulement le passé qui lui est entièrement consacré, mais aussi son futur qu’il laisse impensable. Ahhh…cette interminable phase préparatoire qui enfonce dans un décalage temporel : vivre l’heure à chaque heur même s’il n’est pas l’heure ; les gestes étant les répétitions continuelles de la future épreuve. La vie semble à ce point enroulé autour du Moment et ne se déferlera qu’avec violence l’instant arrivé, comme un ressort que l’on a trop remonté. Cette violence qui déclenche une réaction mécanique, transformant l’homme en automate, en robot qui répond de manière programmée aux demandes qu’on lui adresse…Nul doute que cela explique pourquoi nous ne gardons aucun souvenir de l’heure quand sonne le glas : ne l’ayant pas vécu, nous n’en avons pas de mémoires.

Ce présent du moment qui dure une demi-heure, une heure, voire trois, mais qui s’écoule dorénavant comme trois minutes, nous emprisonne aussi dans le future. Comme une bobine trop remontée, nous répétons nos gestes jusqu'à l’épuisement de nos batteries, nous laissant alors face à l’oppressant rappel de nos erreurs stupides. Une fois débarrassées de ses chaînes, la liberté n’en est pas du moins conquise face à l’indescriptible du néant. Nous sortons de la cave en clignant des yeux, redécouvrant une vie que nous avions oubliée si intensément que nous la voyons à travers les yeux d’un nouveau-né. Ebloui, nous tâtons ici et là, en essayent de trouver des repères que nous n’avons pas…

Mais assez de ce pessimisme, de cet existentialisme ! Retournons à notre jeune homme qui arrive à sa destination, et qui d’ailleurs avait très bien réussi son épreuve.

Arrivé aux Galeries, il fit quelque chose qui paraît contre-nature, du moins contre la logique du boulevard : il s’arrêta. L’heure n’était pas encore trop avancée : la ruée de l’après - travail ne battait pas de son plein fouet, même si l’on discernait sa naissance dans l’envolé sporadique, qui s’amplifier au fils des minutes, de ceux qui tentèrent de beat the rush. Ceux-ci étaient rejoints par les appelés du shopping du jeudi soir, qui encerclait déjà le jeune homme sur son bout de trottoir. Dans une demi-heure, Haussmann ne sera plus l’incarnation de Paris, ville de la lumière, des boulevards ouverts, de l’ordre, mais ville de l’ombre. Le parfum se mélangera à la pisse, beauté deviendra laideur, champs de visions illuminées noir de monde. Règnera alors le chaos, le grossier, le gros.

Quel parfait paradoxe ! tressaillante tartufferie ! Haussmann, père de la modernité parisienne, voit son calice empoisonné retourné à ses propres lèvres ? Lui qui voulait faire de Paris un nouveau Versailles, s’est-il enlisé dans la vase ? Des boulevards, des boulevards, des boulevards…pourquoi, déjà, des boulevards ? Pour qu’il n’y ai pas de barricades ? - avez-vous vu les barricades de voitures sur vos boulevards ? Pour être vu et voir ? – voyez-vous quelque chose avec tout le monde qu’il y à ? Pour mieux assujettir les pauvres ? – vous les avez emmenés au centre-ville. Ils ont vu et ont était vus, et ils ont cassé ; en ai naît l’art moderne : le vandalisme…du moins vous êtes créatif. Vous vouliez contrôler la ville. Vous avez utilisé le quadrillage, des méthodes scientifiques. Vous avez rasé les maisons de Danton, Robespierre et d’autres Révolutionnaires. Rien n’arrête le progrès ! Pas d’histoire ou de souvenirs collectifs, seulement le présent ! Qu’avez-vous crée ? – de la circulation, de la vitesse ; une vie que vous ne contrôlé pas. Eh bien mon cher Baron, êtes-vous content de vous ? Etes-vous content de votre Frankenstein ? fantasmagorie…fantasmagorie…

C’est précisément dans cet irrationnel dans le rationnel d’où provient la beauté de Paris. Une ville d’une esthétique planifiée ou règne le chaos : quelle déclaration de joie, quel bonheur Dionysiaque ! Paris, il faut y vivre, y marcher ; respirer la ville et se laisser emporter par le courant de la vie qui lui est propre. Y travailler ? Y conduire ?…Essayer de lui imposer un ordre qu’elle n’a pas ? Non, non, rien de tout ça. Affirmer le beau et le moche, le bien et le mal, la joie et la douleur, l’ordre et le désordre en même temps, voilà le propre d’une vraie ville, d’une vraie vie.

Kundera disait que la vie sans kitch était une vie sans la merde. En effet, séparé de la vie ce qui peut être considéré comme beau et moche est hypocrite. Pareil de la beauté de Paris. C’est quand vous pouvez apercevoir la Tour Effel de votre siège royale dans vos toilettes que vous aurez compris la beauté, la vrai.

Mais sortons, sortons de ce boulevard. Vite ! Entre dans le magasin, il n’est pas trop tard…pas trop tard que le magasin se transforme lui aussi en boulevard. Le jeune homme, diligent, se maîtrisa et poussa la porte du magasin.

S’étant pavané suffisamment, et ayant fait le tri des tendances estivales, il rebroussa chemin et descendit à l’Opéra, rendre visite aux bourgeois. La motte and bailey du pouvoir bourgeois l’enchanté toujours : la forteresse royale de l’Opéra défendu par ses bastions de banques, véritables murailles de chine bâtis sur des spéculations, des bulles économiques où venaient s’écraser les petits investisseurs et le prolétariat du monde entiers. Qui aurait pensé que l’air était si solide ? Ou avant on aurait pu lire château de ‘…’ on lisait Banque Nationale de Paris, Société Générale…

Le jeune homme traversa habilement la rue. Habilement, car traverser un boulevard à Paris, c’est toujours prendre sa vie entre ses mains et dépend aussi d’une sacrée gymnastique : il contourna un groupe de touriste qui c’était arrêté en plein milieu du trottoir, bloquant le passage à tout le monde, sauta par-dessus un petit chien (à la casserole !) qui servait d’accessoire à sa maîtresse, slaloma entre les piétons qui traversé d’en face, évita de justesse un chauffard qui maîtrisé que partiellement sa voiture d’une main, l’autre étant scotché à son portable, pour finalement franchir la ligne d’arrivé du trottoir d’en face.

Arrivé sur l’îlot de la bouche du Métropolitain au pied de l’Opéra, il disposait d’une meilleure vue d’ensemble. Il s’imprégna de la valse abrupte, maladroite, impolie, et disjointe qui se dansée autour de lui. Bal à la fois mécanique et charnelle ou les voitures et piétons, accompagnées de quelques motos et cars, étaient les figurants. La mélodie de voix française, anglaise, japonaise, pointillé par des flashs de photos occasionnelles, risquait à tout moment d’être écrasé par la castrophonie de klaxons, rugissement de moteur diesel et essence, les cris de pneus chauds et des leurs chauffeurs surchauffés qui servait d’orchestre à cette danse macabre.

Une envie d’écouter de la musique autre que celle qui l’environnée le prit et le jeune homme tourna son dos à la Tour de Babel et descendit les escaliers du Métro. Il franchit la porte de la ville souterraine et pénétra dans les entrailles de la bête. Une odeur de viande blanche pourrit envahie ses narines, le répugnant. La ville des métro–boulot-dodos était comme un énorme poulailler, un abattoir...

A suivre…