La
perspective de l’animal : Peter Singer et les droits des animaux
par Hugo Drochon
C’est en voyant un homme fouetter son cheval que Nietzsche
devint fou : il s’élança et s’attacha
à son cou, pour le protéger et lui demander pardon,
avant de s’écrouler.
Tocqueville avait bien vu dans la modernité l’extension
progressive de l’égalité.1 Peter Singer
en est l’incarnation la plus récente : après
l’égalité des castes, classes, races,
sexes ; l’égalité pour les animaux. Dans
un éclatant article paru dans The New York Review of
Books en 1973, intitulé ‘Animal Liberation’2,
Peter Singer posa la base philosophique des droits des animaux
et lança le mouvement pour la libération des
animaux. ‘La question n’est pas, peuvent-ils raisonner
? Ni peuvent-ils parler ? Mais peuvent-ils souffrir ?’3
Sur cette phrase de Jeremy Bentham4 repose entière
la position de Singer : si les animaux souffrent, ils ont
des intérêts que nous devons prendre en considération.
C’est la position utilitariste de Bentham qui se résume
à la formule célèbre : ‘Que chacun
compte pour un et aucun pour plus qu’un’. Singer
l’explique ainsi : ‘en d’autres termes,
les intérêts de chaque être, s’il
en possède, doivent être pris en compte et traités
à égalité avec les intérêts
similaires de tout autre être’5 et donc ‘si
un être souffre, il ne peut y avoir aucune justification
morale à refuser de prendre cette souffrance en considération,
et à lui accorder la même importance qu’à
la souffrance similaire (si tant est que l’on puisse
faire de grossières comparaisons) de n’importe
quel autre être’.6 Naturellement, la question
qui suit est : ‘les animaux autres que l’homme
souffrent-ils ?’.7 Il est reconnu de nos jours, car
ce n’a pas toujours était le cas, que les animaux
souffrent : ‘nous savons aussi que ces animaux nous
sont biologiquement similaires sous cet aspect, car ils ont
un système nerveux semblable au nôtre, qui fonctionne
comme le nôtre’.8
Singer
s’attaque aussi à la conception erronée,
longuement considérée véridique et qui
fonde la base de la théorie qui différencie
l’homme de l’animal, que le langage évolué
est nécessaire pour la compréhension et l’articulation
de la souffrance. Cette réfutation s’appuie,
dans un premier temps, sur les études de Jane Goodall
sur les chimpanzés qui démontrent que ‘lorsqu’il
s’agit d’exprimer des émotions et des sentiments,
les humains ont tendances à retourner à des
modes de communications non linguistiques que l’on trouve
souvent chez les grands singes, comme se passer la main dans
le dos, se précipiter dans les bras, frapper dans ses
mains, etc’.9 Singer continue en citant Michael Peters
: ‘les signaux de base que nous utilisons pour communiquer
la douleur, la peur, l’excitation sexuelle etc., ne
sont pas spécifiques de notre espèce’.10
‘Il n’y a donc, conclut Singer, aucune raison
pour croire qu’une créature sans langage ne peut
pas souffrir’.11 Singer enfonce le dernier clou dans
le cercueil de cette thèse quand il pose la question
: ‘les bébés humains, tout comme certains
adultes, sont inaptes au langage. Allons-nous nier qu’un
bébé d’un an puisse souffrir ?’.12
Singer
arrive donc à une théorie complète et
pertinente de la souffrance de l’animal et subséquemment
de ses intérêts qui nous sont moralement contraignants.
Où cette théorie nous amène-t-elle en
pratique ? Pour Singer, la réponse est claire : le
végétarisme et tout ce qu’il comprend
: l’interdiction d’expérimentation sur
les animaux, l’abolition de l’élevage industrielle
et, en outre, l’interdiction de tuer les animaux.La
première proposition découle naturellement de
la preuve que les animaux souffrent comme les humains : nous
trouverons immorale de faire souffrir un membre de notre espèce
pour des fins scientifiques et comme les animaux souffrent
comme nous, il est immoral de les faire souffrir. |
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La problématique de l’élevage industrielle est
plus complexe et est liée aux deux autres problèmes
: expérimentation animale et vie des animaux. La logique
de la première proposition reste pertinente car il est tout
aussi injuste d’enfermer un veau dans une cage, où
il ne peut pas bouger et le nourrir exclusivement d’aliments
liquides jusqu’à l’abattoir alors qu’il
développe une fringale pour le fourrage,13 que de mutiler
des chats pour savoir si cela affecte leur vie sexuelle.14 Mais
la question de savoir si nous devons interdire l’abatage d’animaux
pour nous nourrire est d’un tout autre ordre, et c’est
sur cette question que j’aimerais me tourner maintenant, car
elle est non seulement la plus intéressante, mais aussi la
plus controversée.
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Cette
problématique est celle du ‘spécisme’.
Par spécisme Singer veut dire ‘l’idée
qu’il est juste de donner la préférence
à des êtres uniquement pour la raison qu’ils
sont membres de l’espèce Homo sapiens’.15
Le spécisme est-il défendable ? Singer admet
qu’il a ‘rencontré un seul argument qui
ressemble à une défense du spécisme lui-même
: c’est l’idée que tout comme les parents
doivent accorder une attention préférentielle
à leurs propres enfants face aux enfants d’étrangers,
de même nous avons une obligation particulière
et préférentielle envers les membres de notre
propre espèce, face à ceux des autres espèces’.16
Mais Singer rejette cette position sur la base qu’il
y a une différence entre famille et espèce. |
En
s’opposant à Lewis Petrinovich, qui ‘prétend
que notre système biologique transforme certaines frontières
en impératifs moraux – et de décliner «
enfants, parents, voisins, et espèce »’,17 il
argue que ‘si l’argument fonctionne à la fois
pour le cercle rapproché – famille et amis -, et le
cercle plus large – espèce -, il devrait aussi fonctionner
pour la case intermédiaire : race’.18 Comme la race
ne peut pas être une frontière pertinente sur le plan
morale, ceci doit obligatoirement, selon Singer, être aussi
le cas pour l’espèce.
Le problème est que Singer ne pose pas de bases d’une
théorie implacable du végétarisme mis à
part l’idée que les animaux ont des intérêts.
Cependant, il n’est en rien automatique de croire que comme
les animaux ont des intérêts nous ne devons donc pas
les tuer pour en faire de la nourriture. Une position d’acceptation
des intérêts des animaux (meilleure qualité
de vie, ne pas souffrir des expériences inutiles) peut être
logiquement soutenue avec l’idée que nous pouvons continuer
de manger de la viande. Sur ce point Singer est terriblement décevant.
La seule raison qu’il offre pour le végétarisme
est qu’il est ‘le pilier d’une action politique
efficace en faveur des animaux’.19 Cette idée de ‘boycotter’
l’industrie de la viande est peut-être une bonne stratégie,
mais elle relève de la sphère des moyens et non des
fins (pour emprunter un langage Kantien) : ce n’est pas un
raisonnement logique interne mais une tactique externe. Il n’y
à donc pas de bases philosophiques pour devenir végétarien.
Cette thèse du végétarisme fondée sur
l’égalité s’écroule quand elle
est appliquée aux animaux. Si nous nous interdisons de tuer
des animaux et de les manger, alors, par souci d’égalité,
quand l’égalité est ‘que chacun compte
pour un et aucun pour plus qu’un’ - universelle et impartiale
-, nous devons aussi interdire aux animaux de tuer et de manger
d’autres animaux. Ceci est simplement impossible pour les
animaux carnivores. Premièrement, en vu de l’impossibilité
d’empêcher les animaux carnivores, sans les faire mourir
de faim,20 de manger de la viande, la théorie du végétarisme
est mise à mal car en laissant un animal carnivore tuer un
autre nous acceptons que sa vie vaille plus que l’animal qu’il
tue. Inversement, si nous interdisons aux animaux carnivores de
tuer et manger de la viande, alors nous les tuons eux-aussi, et
privilégions ainsi la vie des animaux qui servent de nourriture
pour les prédateurs. Deuxièmement, si nous excusons
les animaux carnivores de cette tâche de ne pas tuer pour
se nourrir, alors il n’y a plus d’égalité
entre hommes et animaux, car des lois différentes régissent
leur comportement. Ces lois consacreront la différence, non
l’égalité.
L’objection qui pourrait être faite est de dire qu’ils
sont égaux mais à parts. Cet argument n’est
pas convaincant car l’égalité n’est alors
plus universelle et impartiale, ou plus précisément
aveugle, car elle doit voir les différences. Nous devons
certes voir la différence entre sexe et race pour pouvoir
combattre le sexisme et le racisme, mais ceci est pour arriver au
but commun de l’égalité, non, comme dans ce
cas, la différence. Nous ne pouvons faire exception de la
loi pour les animaux carnivores qui se fonde sur l’égalité.
Singer fait beaucoup référence aux Noirs des Etats
unis du sud, et l’injustice qui leur a été fait
à cause de leur couleur/race. La justification offerte à
ces temps là, pour ce qu’on nommera la ségrégation,
était que les blancs et noirs étaient égaux
mais séparés. Cette situation, qui est incompatible
avec la justice que nous venons de décrire, n’est pas
acceptable non plus pour la relation entre l’homme et l’animal.
La réponse offerte par veganims.com21 à cette difficulté
repose sur l’idée que les animaux font partie d’un
écosystème, et que d’interdire la prédation
serait de changer drastiquement, avec des résultats désastreux,
cet écosystème. Raisonnement très paradoxal
pour ceux qui revendiquent l’égalité entre animaux
et humains : les ‘animaux’ humains font aussi partie
de l’écosystème, et sont eux-aussi des prédateurs,
alors s’il est erroné d’interdire la prédation
pour les prédateurs non-humains, pourquoi l’interdire
pour les prédateurs humains ?22 Nous sommes omnivores, certes,
donc pouvons aussi manger de la verdure. L’ambition des végétariens
est-il de changer notre nature biologique, de nous transformer en
être herbivore ? Devons-nous arrêter de tuer pour des
raisons de lumières culturelles ? Si c’est cette dernière
raison, alors les végétariens ne sont pas consistent,
car faire intervenir la culture est de nous dire supérieur
alors aux animaux non-humains : plus, donc, d’égalité.
L’idée de culture démontre aussi un certain
anthropocentrisme, et des études scientifiques tendent a
suggérer que la ‘culture’ existe aussi chez les
animaux non-humains les plus développés (dauphins,
bonobos…).
Cependant cet argument d’enlightenment reste le plus convaincant
pour la thèse végétarienne : nous avons la
connaissance et les moyens de surmonter ce mal, que les animaux
non-humains ne semblent pas avoir, donc il est de notre responsabilité
d’agir dessus ; montrer le chemin en quelque sorte. Cela veut
bien dire que nous voulons changer notre génétique
et devenir des herbivores. L’écosystème sera
alors radicalement transformé - pour le mieux si nous croyons
les végétariens, mais là encore, contradiction
: si la prédation fait partie de l’écosystème
et si nous enlevons le plus grand prédateur de tous - l’homme
- c’est bien une intervention drastique dans le domaine ;
refusée il y a peu par les végétariens pour
les animaux prédateurs non-humains. De plus, il est difficile
de concevoir les conséquences de cette décision :
en résultera-t-il une surpopulation d’autres animaux23
qu’il nous faudrait alors abattre pour préserver cet
équilibre ? Voyez le paradoxe. Mais il n’est pas sûr
que cet argument de la lumière soit parfaitement définitive
non plus. La tradition philosophique s’est attardée
depuis sa naissance sur la question de savoir s’il est de
la nature humaine, s’il en existe bien une, de s’affirmer
ou de se nier ? La thèse végétaliste est bien
du deuxième ordre : nier le caractère prédateur
de l’humain. Malheureusement, la philosophie n’a su
trancher cette question, et il revient donc aux individus eux-mêmes
d’en tirer leurs propres conclusions. Pour ma part, si je
puis m’exprimer, je suis partisan d’une affirmation
dionysiaque de notre existence, qui inclut bien un bon steak-frites.
Nous pouvons donc conclure que les animaux commandent notre considération
morale dans nos rapports avec eux, et que nous leur devons le moins
de souffrance possible : interdiction immédiate de l’expérimentation
sur les animaux ; l’abolition de l’élevage industrielle
pour un élevage plus naturaliste. Malgré cela, comme
il est impossible d’interdire aux animaux carnivores de tuer
et manger de la viande, il nous serait contre-nature, car rappelons-le
: nous sommes aussi des prédateurs, de nous l’interdire
également. Cependant il est vrai que nous avons le choix
de devenir végétariens, mais ce choix ne peut pas
être légitimé par-dessus une stratégie
contre l’industrie de l’élevage moderne : elle
n’a pas de fondement philosophique qui dépasse un choix
existentiel individuel. Singer (Nietzsche) a donc réussit
à convaincre l’homme de ne pas battre son cheval, mais
ne l’a pas convaincu de ne pas le manger.
1 voir Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique
2 traduit en français: Libérer les animaux
3 Singer, Op. cit, p. 14
4 pris du The Principles of Morals and Legislation, chapitres XVII,
section 1, note paragraphe 4
5 Singer, Op. cit, p. 13
6 ibid, p. 15
7 ibid, p. 15
8 ibid, p. 16
9 ibid, pp. 18-19
10 ibid, p. 19
11 ibid, p. 19
12 ibid, p. 20
13 ibid, p. 36
14 ibid, p. 53
15 ibid, p. 107
16 ibid. p. 108 – cette théorie est mise en avant par
Mary Midgley dans Animals and Why They Matter : A Journey Around
the Species Barrier, University of Georgia Press, 1984
17 ibid, p. 109
18 ibid, p. 109
19 ibid, p. 99
20 La seule autre manière envisageable serait de nourrir
les animaux carnivores d’une substance qui remplace la viande.
Ceci à évidemment des implications énormes,
notamment de sortir ces animaux de leur état de nature et
de transformer tout l’espace sauvage dans une sorte de zoo.
21 www.veganism.com/arpage.htm
22 D’ailleurs l’homme n’est pas seul animal qui
peut changer un écosystème. Je pense notamment aux
écureuils gris ‘américains’ qui, arrivé
en Europe, sont en proie d’éradiquer leurs cousins
européens.
23 Animaux prédateurs ou non. Je pense notamment à
une surpopulation de cochon (existant déjà au Danemark)
que nous serons contraints d’abattre.
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