Esquisse d’un développement durable

par Ben Garcia

"A quoi sert une maison si nous n’avons pas de planète viable pour la poser ?" se demandait il y a un siècle et demi le philosophe et poète Henri David Thoreau, quelque peu précurseur de l'écologie moderne. En termes actuels, on pourrait se risquer à un parallèle : A quoi sert le développement si nous n'avons pas de planète viable pour en bénéficier ? Pollutions, effet de serre, disparition de la biodiversité... La liste des dégâts environnementaux que notre planète a subi ces dernières décennies est longue et inquiétante, mais il semblerait que le plus dur soit à venir... La formulation peut paraître prophétique, mais si rien n'est fait, les problèmes environnementaux seront à l'origine de bouleversements majeurs pour le 21e siècle.

Tout d'abord se pose légitimement la question de la démographie : au XVIe siècle, il y avait 450 millions d'habitants sur Terre. On en comptait 1,5 milliard en 1900, 2,5 en 1950. Aujourd'hui, la population mondiale est de 6,5 milliards d'âmes, et augmente à un rythme sans précédent. D'où cette interrogation croissante sur la capacité d'accueil de notre planète et de ses limites. Ce qui amène logiquement à une seconde question, cruciale, celle du Développement. Basé sur les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et sur leur caractère prétendument inépuisable, le développement économique du XXe siècle a apporté richesse et confort matériel pour la plupart des pays industrialisés occidentaux. La pollution de l'air et de l'eau, le réchauffement climatique, la déforestation massive et les problèmes croissants d'accès à l'eau potable en sont aujourd'hui le corollaire, que l'on ne peut plus nier ou minimiser. En prenant conscience de ces effets secondaires, voilà que l'on se met à pointer du doigt la menace que représente pour la planète l'aspiration, pourtant légitime, de la Chine, de l'Inde et d'autres pays "en développement" à un mode de vie proche du nôtre. Au vu de la puissance démographique de ces pays, cette idée peut en effet faire frissonner. Pourtant, en toute logique, ce ne sont ni les Chinois, ni les Indiens qu'il faudrait blâmer, mais plutôt nous occidentaux, pour avoir suivi et imposé comme référence un système de développement unique sans jamais prendre en compte l'épuisement des ressources naturelles et les impacts environnementaux que celui-ci générait. Aujourd'hui, les chiffres parlent d'eux-mêmes : d'après le WWF, si tout le monde adoptait le mode de vie d'un américain, il faudrait 6 planètes pour vivre durablement ! Pour le mode de vie européen, 3,5 planètes seraient tout juste suffisantes...

N'ayant malheureusement qu'une planète, l'équation posée est très simple : comment inverser la tendance, comment trouver des alternatives pour que les scénarii du pire ne se produisent pas. En bref, comment éviter l'irréversible?

En 1987, Madame Gro Harlem Brundtland, premier ministre de Norvège, introduisit la notion de développement durable, comme "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre les capacités des générations futures à répondre aux leurs". Une belle formule, qui traduit enfin une certaine prise de conscience au niveau politique, et souligne la nécessité de prendre en compte les impacts environnementaux de nos activités, mais aussi les effets sociaux, en prônant une meilleure répartition des richesses crées. Seulement, entre les volontés de quelques uns, sûrement en avance sur leur époque, et le changement réel, les étapes sont plutôt longues et difficiles à franchir. Depuis 1987 en effet, la marche du monde a continué de la même manière. Alors que se tenait en 1992 à Rio de Janeiro le premier Sommet de la Terre, alors qu'en 1997 la conférence de Kyoto officialisait le lien entre activités humaines et réchauffement climatique, la consommation mondiale de pétrole n'a cessé de croître, les échanges commerciaux se sont mondialisés, la déforestation a pris des proportions alarmantes... et ainsi de suite, pourrait-on dire.

Il aura fallu changer de millénaire pour que l'on assiste à ce qui semble être un début d'évolution des mentalités, un début de prise de conscience à plus large échelle. Certes, le pétrole continue de couler et les arbres de tomber, mais la notion de développement durable, plus accessible et plus large que celle d'écologie, est désormais acceptée par une part croissante de la société. Dans la population tout d'abord, la notion de citoyenneté, ou "d'écocitoyenneté" est à la mode. Le tri sélectif rentre dans les mœurs, et la France tente de rattraper son retard sur ses voisins d'Europe du Nord. Les nuisances générées par la circulation routière (bouchons, pollution) font réfléchir de plus en plus sur le "tout automobile", surtout lorsque l'on y ajoute un prix des carburants qui ne cesse de grimper. Le commerce équitable et les produits biologiques connaissent un succès grandissant.

Les entreprises, conscientes de leurs impacts, et de leur besoin d'être en phase avec les attentes du public, sont également de plus en plus nombreuses à s'afficher éthiques, responsables ou engagées dans le développement durable. Certaines, pragmatiques, savent bien que la création de richesse ne pourra avoir lieu sur une planète ravagée par le réchauffement climatique et minée par les problèmes sociaux. Ainsi, nombre d'entre elles adoptent des actions de réduction de leurs impacts sociétaux et environnementaux, à l'exemple d'Interface, entreprise américaine, leader mondial de la moquette, qui, après avoir réalisé l'importance de ses impacts environnementaux, s'est fixé comme objectif d'utiliser exclusivement des matériaux recyclés et de l'énergie propre. Autre exemple, La Poste française, qui fournit désormais à ses postiers des uniformes en coton issu du commerce équitable, rémunérant ainsi les petits producteurs d'Afrique de l'Ouest à leur juste valeur.

Bien que très isolées, ces initiatives ont néanmoins le mérite de montrer la marche à suivre. Mais d'aucuns argueront que le "chemin" du développement durable est de toute façon beaucoup trop long et inatteignable. Certains, plus radicaux, considèrent le développement durable comme un oxymoron, c'est à dire une alliance de deux mots au sens contradictoire. Pour eux, le développement durable n'est qu'un aménagement bien trop inoffensif du système économique actuel, la solution se trouvant plutôt dans la "Décroissance".

Une chose est sûre, la solution passe et passera par un changement massif dans les comportements de chacun. Car il est important de se rappeler que ce sont avant tout nos activités, nos comportements, nos styles de vie qui influent sur les équilibres environnementaux et sociaux de la Planète.

Le consommateur, on le voit avec le commerce équitable et l'agriculture biologique, a entre ses mains un réel pouvoir de prescription. Mais il a également des responsabilités : acheter un réfrigérateur "américain", qui consomme 6 fois plus d'énergie qu'un modèle standard, rouler en 4x4 et autres "SUV", passer ses week-ends à Marrakech ou à Stockholm grâce aux compagnies "low-cost", ou tout simplement acheter des fraises en hiver sont des actions à fort impact environnemental. Inversement, s'équiper en ampoules basses consommation, prendre les transports en commun, faire du covoiturage pour aller au travail, ou acheter les fruits et légumes de saison sont autant de petits gestes qui représentent un vrai potentiel de changement.

Mais la responsabilité est également chez tous les acteurs de la société, des publicitaires à la grande distribution, des collectivités locales aux pouvoirs publics, ces derniers étant encore trop souvent en décalage par rapport aux évolutions de l'opinion.

En résumé, agir pour une développement plus durable ou plus soutenable, c'est avant tout penser aux générations futures. Car "nous n'héritons pas de la Terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants", comme le disait Saint Exupéry. Et si jamais nous ne sommes pas là pour assister aux bouleversements massifs que nous aurons créés, nos enfants et petits enfants, eux, y seront. Alors, avant qu'il soit trop tard, n'oublions pas Thoreau et Saint Ex, et agissons pour ne pas laisser un triste héritage à nos petites têtes blondes...

Lien utile : www.agora21.org


Ben Garcia a récemment terminé son Master en Développement durable et à présent travaille comme chargé d’environnement pour une grande entreprise francaise.